Achille Ndari arpente les rues de Paris et improvise à partir des mots que les gens lui suggèrent. Il se fait payer à la casquette et retrouve son estime de soi dans le regard de ces rencontres.

C’est un soir de juillet, le soleil tape encore. Il est 20h30, on pique nique sur la pelouse du jardin Villemin. Un jeune homme, style zulu d’Afrika Bambaataa se balade et aborde les gens. De loin, on devine d’abord leur étonnement, puis, leur admiration. Ils applaudissent. Voilà qu’il s’approche les bras ballants. Chaîne en or sur peau noire, teinture blonde et baskets Air Jordans. Achille a des allures de Ricain génération Hip Hop. Il nous demande de lui suggérer un mot. « Melon ! ». Il se penche, nous fixe et enchaîne. « Jamais le goût n’est âpre mais presque apprêté, comme si ce sucre annonçait le diabète qu’on allait attraper. Cette boulimie de melon me rend parfois mélancolique, que dis-je melon-colique ». Il cuisine notre melon à toutes les sauces. Le voyage entre les rimes dure trois minutes. Sa gestuelle de rappeur rythme l’impro. Son flow est déstructuré et le débit fringant. On n’a pas retenu la moitié du sens de ce slam, juste qu’il était beau et brillant. On est bouche bée. Après avoir joué dans la pièce de Laurent Baffie, « un point c’est tout », Achille a donné son premier concert au Jamel Comedy Club suite à la sortie de l’Ep Turn up ce mois-ci, et prépare un album en Français, chez V-Dogg.

À 35 ans, Achille a une tête de bébé. Animé par la culture hip hop, l’Amérique, il la vit, l ‘écoute, la rêve et la porte sur lui. Ce surdoué hyperactif déambule dans les rues de Châtelet et serre des paluches tous les trente mètres.

Son truc, c’est le Freestyle, comme il surnomme l’art d’improviser un rap. Peut–être l’héritage de son grand père, parolier de rue charismatique dans le village congolais de ses ancêtres. Achille n’est pas un mendiant, il vend son talent. Une session de trois heures, qu’il appelle « cavalcade », rapporte environ 150 euros. « Ma langue m‘habille et paye mes factures ».

@juliettepaulet

L’été 2003 est un passage à vide. Il perd son meilleur ami d’un cancer. Leur amitié était née dans la rue suite à une impro. Fusionnels, ils ont sillonnés Paris bras dessus bras dessous. Achille avait pris Gilly sous son aile. L’un couvait l’autre. Comme s’ils avaient trouvé l’équilibre. Quand ils rappaient tous les deux, ils étaient dans leur bulle et ne regardaient jamais en face. Un jour, à Bastille : « Quand j’ai levé les yeux, il y avait plus de 150 personnes. On a halluciné ».

“Et si on te dit FLER ?”

A l’époque, Achille fait plus de cent kilos. Boulimie, anorexie, boulimie… Il reste cloîtré chez lui, se noie dans la musique et regarde en boucle ses DVD pour s’en empeigner. Il ne sort que la nuit dans des fringues extra-larges et chez son disquaire où il passe des heures. Aujourd’hui, Achille a perdu 20 kilos, s’aime et l’assume : « Je réalise que je suis beau ». Au delà d’une marque d’appartenance à la culture hip hop, les baggy en taille 45, c’était aussi du camouflage. Il reprend goût à la vie et porte son meilleur pote dans son cœur et entre les lignes de ses envolées lyriques.

Achille est un sale gosse. C’est lui qui le dit. À 35 ans, il collectionne les baskets. Parmi 350 paires, il dit que les Air Force One sont « le cheval de proue » de sa collection. « Tu sais que c’est le nom de l’avion du président américain ? » Il ne tient pas en place, refuse un poste de cadre chez Apple, et se plait à être vu comme le « serial shopper et petit comique » de la rue Saint Denis où il claque ses thunes dans les magasins hip hop. Achille aime les femmes mais cherche encore celle qui sera madame Ndari. « Qu’elle fasse 60kg toute mouillée ou 200kg, si elle a du charisme et qu’elle me fait craquer, je pars avec elle ».

Achille a grandi en province, à Dijon, où ses parents sont arrivés en 1974. Son père, Daniel, est diplômé de droit, mais « un noir avocat dans les années 70 à Dijon, c’est pas possible ! ». Alors qu’il était enfant de chœur au Congo, Daniel savait déjà que Bernard, prêtre missionnaire de l’époque, deviendrait le parrain de son fils. Aujourd’hui pour Achille c’est un pilier, un « deuxième papa » qui a  vite compris « la finesse de son intelligence et le génie avec lequel il manie son langage », confie Bernard. Sa mère accepte de mieux en mieux sa carrière d’artiste.

@juliettepaulet

Il n’a vu le Congo qu’une seule fois, quand il avait 8 ans. A son arrivée, tout le monde l’appelait « le petit Français ». Là, il comprend ses origines, « je suis l’héritage afro français ». Il se découvre un grand père polygame. L’amour est resté très tabou dans son éducation, censuré même. « Si deux personnes s’embrassaient dans un film, ma mère changeait de chaîne. C’était super chiant, on loupait toute l’intrigue ». Achille n’a peur que d’une chose dans la vie, le SIDA. À 15 ans, il est encore frêle et innocent, et surtout complètement puceau, quand son père lui déballe un speech de trois quarts d’heure sur la maladie. « C’est le truc le plus flippant que je connaisse ». Cette MST, c’est « la punition du péché originel bis », se marre-t-il. «Moi, c’est tu as un préservatif ou on dort ».

Ce « judéo crétin » se sent Charlie « parce qu’on a tué Cabu ». Selon lui, « une France sans satire, c’est comme une femme sans seins ». Fervent croyant, il dénonce un communautarisme trop présent : « Avec qui je prie, c’est comme avec qui je fais l’amour et dans quelles positions, ça ne regarde que moi et les concernés ». A ce jour, son histoire d’amour, c’est la rue : « Avec la rue, on se quitte, on se retrouve. Elle ne veut pas de moi, elle me boude. Et parfois, on fait l’amour comme des petits fous ! ».

@Elisa Vallon
Photos : Juliette Paulet / Fler Magazine

 

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