A la Maison des Journalistes, des reporters du monde entier se réfugient dans l’espoir d’exercer librement leur métier.

L’émotion se lit dans les yeux de Bassel, à mesure qu’il fait défiler les photos sur son ordinateur. Jeune photo reporter Syrien, ses clichés sont irréels. Homs, sa ville natale, est un amas de pierres. Au milieu de ce paysage détruit,  des familles Syriennes fuient en enjambant les décombres. Dans une série de portraits, des enfants, des vieux, ont un sourire qui se heurte au décor. A 27 ans, Bassel vit à la Maison des Journalistes avec 14 confrères.

« Je voulais dénoncer les crimes du régime avec la photo »

Dans cette ancienne usine de gaufres du XVème arrondissement, 300 journalistes en exil venus de 60 pays différents ont habité ici quelques mois après avoir reçu des menaces, connu la prison et parfois la torture. Avec seulement 14 chambres, ce lieu transitoire permet de se reposer, réfléchir pour mieux se reconstruire. Son Nikon est posé sur son lit une place, un trépied traine à côté. Sa chambre est accueillante malgré le bazar. Deux chaises, un paquet de tabac à rouler et un cendrier à moitié plein sur la table basse. Par terre une bouteille de tequila vide à côté d’un pot de Nutella. On discute autour d’un café chaud. En 2011, il a quitté l’armée pour être plus actif dans la révolution. « Je voulais dénoncer les crimes du régime avec la photo ». Aujourd’hui, Bassel a 27 ans. Après deux ans et demi dans l’armée, il a du mal à se souvenir.  «Avant… c’était beau. Le peuple se sent coupable d’avoir mis ce régime au pouvoir et d’avoir peur de lui. Si je pouvais, je repartirai aujourd’hui. Mais en Syrie on peut te tuer si tu es journaliste ».

Bassel vit dans le XVème arrondissement de Paris. Au 35 de la rue Cauchy, il n’y a pas d’enseigne. Briques  rouges  et grandes baies vitrées embuées. Cette ancienne usine de gaufres a connu une reconversion unique au monde. En 2002, ouvre la Maison Des Journalistes. A ce jour, ce sont 300 journalistes en exil venus de 60 pays différents qui sont passés par ces 14 chambres. Un critère d’accueil, être journaliste. Un combat, la liberté d’expression.

Bassel descend au sous-sol rejoindre ses camarades. Dix heures pétantes, Dalila est là pour donner le cours de Français. « Ils sont méga attachants ! Et courageux surtout. Moi, si on me met ne serait-ce qu’en Allemagne où je ne connais pas la langue, je coule ».

Nous sommes dans la salle de travail. Bassel, Gulasal, Mohammed et Rabine s’installent sur la rangée de tables face au tableau. Style intello décontracté pour les garçons. Jeans et petites chemises. Stylo en main, cahier ouvert. « A-lors, vous a-vez fait quoi ce week-end ? », articule Dalila. Le sujet bascule sur « les Droits de l’Homme ». Et « les Droits de la femme aussi ? », lance Rabine qui fait rire l’assemblée. Pendant deux heures, Dalila jongle entre le Français, les mimes, l’Arabe, l’Anglais et les dessins au tableau. Elle relit les tests en vapotant sa cigarette électronique. C’est « Très bien ! ». Gulasal sourit et ébauche une petite danse de la victoire sur sa chaise. Au-dessus d’elle, une phrase placardée sur un poster Médiapart : « La liberté de la presse n’est pas un privilège des journalistes mais un droit des citoyens ». Le cours est détendu, mais Dalila reste ferme. « Quand vous fermez vos cahiers, il ne faut pas se dire que c’est fini, il faut read again the lesson, always ! ».

Diane, elle, est déjà francophone. Arrivée ici le 7 avril dernier, elle est originaire du Burundi. « Le Burundi… Au Burundi, c’était l’été tous les jours. C’est un tout petit pays, on a la plage au bord du lac, les montagnes, la forêt. C’est beau. Il y a un véritable sens de l’accueil, les Burundais aiment les étrangers plus qu’eux-mêmes ! » Et « ils ont tout foutu en l’air ». Diane était journaliste pour Radio Publique Africa. Pendant le passage en force du président, des jeunes étaient envoyés en entrainement paramilitaire. Le tort de Diane est d’avoir fait son travail : parler de ces entrainements qui avaient fait des bavures chez les opposants. Diane a trois enfants et un mari dans la politique restés au Burundi. « Si je rentre je les expose ». En mai, sa radio a été brulée. Et une cinquantaine de journalistes se sont réfugiés au Rwanda. Diane ne regrette rien, jamais. « Le journalisme est devenu une partie de moi ». À la Maison Des Journalistes, elle a trouvé le calme et l’écoute. Elle lit beaucoup, écoute de la musique et continue à écrire. Et quand on n’a pas la pêche ? « On pense aux autres, moi je suis en vie, et debout ».

A midi, la maison offre des tickets restaurant, mais certains déjeunent à peine. Après le cours de Français, Gulasal reste dans la salle pour écrire sur son blog. En général, l’ambiance est cordiale. « On se dit bonjour, ça va ?», raconte Gulasal, « mais souvent il y a la barrière de la langue. Alors des groupes se forment, le groupe perse, le groupe arabe, et moi, l’Ouzbek ! » Se marre-t-elle. Ça ne la dérange pas, car elle a besoin d’être seule. « J’ai été malade pendant un mois quand je suis arrivée ici. Beaucoup de stress ». Darline, la directrice, veille à ce qu’il n’y ait pas de repli sur soi, d’isolement. Mais entre « le pays qui habite la personne et se faire une place dans le pays d’accueil, il faut réussir à trouver l’équilibre ».

«Quand j’ai passé la frontière, j’ai respiré. C’était très bizarre, mais je savais ce que c’était, c’était la liberté »

Gulasal a 34 ans, la police la juge comme étant une « mauvaise femme » car elle n’est ni mariée, ni maman mais fréquente un médecin. A Bukara, elle travaillait anonymement pour le site usnews.net. Ses sujets de prédilection sont les Droits de l’Homme, la production de coton et les problèmes écologiques de son pays. En Ouzbékistan la censure est masquée. « Quand tu es journaliste, on fait en sorte d’introduire de la drogue chez toi. Puis, on t’arrête car tu as de la drogue. Mais tout le monde sait que tu es en prison pour le simple fait d’être journaliste ». Quand usnews.net a été victime d’une cyber attack, la liste complète des salariés a été dévoilée. « On était réellement en danger ». Gulasal est partie à temps. « Quand tu vis en Ouzbékistan, tu ne réalises pas le danger. C’est en Europe que tu en prends conscience. Quand j’ai passé la frontière, j’ai respiré. C’était très bizarre, mais je savais ce que c’était, c’était la liberté », expire-t-elle.

Dès l’entrée, le lieu est brut. Des plantes vertes  et quelques rubans adhésifs roses, bleus, verts, ou jaunes égayent le mur du hall d’entrée. A gauche, sur le mur en béton repeint de blanc, le portrait d’Anna Politkovskaya est accroché au-dessus d’une plaque, gravée : « en mémoire de la journaliste tombée le 7 octobre 2006 à Moscou pour la liberté de la presse ».

Darline court partout. Coupe afro, rouge à lèvre rouge et tailleur gris bleu, c’est une chic directrice. Quand elle est arrivée en 2011, elle a ouvert le pôle social. C’est un réel accompagnement dans les démarches. « Avant toute chose on fait une demande du statut de réfugié à l’OPFRA », puis s’enchainent les premières recherches d’emploi, demandes de logement, question du regroupement familial. Une convention est en cours avec la Mairie de Paris pour avoir de nouveaux logements. La maison des journalistes, ce n’est pas seulement un hébergement. Au-delà d’offrir la sécurité, le calme et l’écoute, « la MDJ a un rôle à jouer dans la défense de la liberté de la presse ». Les projets de partenariats se multiplient pour faire valoir la liberté d’expression. Renvoyé spécial, Presse 19, l’œil de l’exilé, et Altermonde. Une exposition photo « Alep point zero » vient de se terminer. C’est un espace d’expression libre. Ici, c’est un kaléidoscope des conflits du monde, il faut « être attentif à leur bien-être, à ce qu’ils ressentent. L’éloignement, le déracinement, l’incertitude, ils doivent se reconstruire après tout ce qu’ils ont laissé derrière eux ».

Les couloirs sont austères. Des articles sont épinglés aux murs. Ils traitent des réfugiés, de la liberté et sont parfois signés du nom des résidents. On retrouve dans plusieurs pièces la carte de la liberté de la presse dans le monde. A l’étage, les logos de France 24, La voix du nord, Tf1, Canal Plus, RFI, et autres médias français sont affiliés aux différentes chambres. « On n’a pas voulu donner de nom ou de numéro, explique Viola, mais c’est important de rappeler le soutien des grands medias Français ».

Dans le bureau de Viola, chargée de communication et intermédiaire avec les réfugiés, Mortaza créé un compte Blablacar. Il est invité par le conseil de l’Europe. Pantalon à pince et pull sans manches sur chemisette. A 21 ans, il mène une « vie intellectuelle » et voudrait prendre la place de Ban ki moon en 2030. A Kaboul, « mes amis m’appellent le ministre ». Les après-midis, il arpente les musées, se rend à des conférences, s’intéresse aux conflits politiques. Il voudrait finir son Master en journalisme à la Sorbonne en 2016. « J’avais une belle vie en Afghanistan. Mais y publier les problèmes du gouvernement est un crime. La France, c’est le prix de la liberté ».

«Je suis Ousbek, j’adore Edith Piaf, j’aime le vin, je fais l’amour avec mon copain et j’ai pas besoin de prier. J’aime être la fille un peu bizarre de Bukara »

Dans cette grande maison résidentielle où ils n’ont plus besoin de chuchoter, le va-et-vient est quotidien. Mais n’altère pas les vies calmes des résidents. Dans les couloirs un peu froids de la Maison, bénévoles, salariés et stagiaires donnent de leur personne pour que ces journalistes persistent et retrouvent petit à petit le goût de la liberté. Gulasal ne croit toujours pas qu’elle voit la Tour Eiffel tous les jours. « Je suis Ousbek, j’adore Edith Piaf, j’aime le vin, je fais l’amour avec mon copain et j’ai pas besoin de prier. J’aime être la fille un peu bizarre de Bukara ». Elle est là, la liberté.

Visitez de manière sonore la Maison des Journaliste sur France Culture
” Reporters en exil : la Maison des Journalistes “

@Elisa Vallon

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