Noël est passé. Dans le train de Nantes direction Paris, les gens remontent pour le nouvel an. Il est assis voiture 15, place 68, sur le même siège violet, qui brûle les yeux, que le mien. Emmitouflé dans son épaisse parka grise, Keassa arrive d’Abidjan. Je sens qu’il cherche à m’adresser la parole, mais suis plongée dans mon livre tête baissée. Soudain : ” bonjour, excuse-moi de te déranger, je suis musicien en Côte d’Ivoire et j’ai décidé d’offrir un CD à chacun de mes voisins pendant mon voyage “, m’annonce-t-il, plutôt à l’aise. L’idée est géniale. Il s’est inspiré de “Touch”, une série américaine dans laquelle un téléphone portable fait le tour du monde : “la personne qui l’a entre les mains doit faire une vidéo, puis le glisser dans la valise d’un autre voyageur”, et ainsi de suite.

Keassa vient de passer les fêtes chez ses parents et sa sœur. Originaires de Côte d’Ivoire, ils ont vécu dans le vivier de la guerre et ont décidé de quitter la violence pour Nantes, en 2002. Lui, a préféré rester à Abidjan. Il me raconte qu’il a un entretien avec un label parisien dans deux jours. Et d’autres sont à venir. Il veut que son groupe de musique ivoirien, Jarafro, passe le cap international.

Quatre jours plus tard, le 2 janvier dernier, je donne rendez-vous à Keassa autour d’un café à Etienne Marcel. Il n’a quitté ni son chapeau rouge, ni sa parka et ses deux paires de gants superposées. Je veux qu’il se raconte.
De l’ombre à la lumière, c’est le titre de son dernier album. “En côte d’ivoire, les puristes nous connaissent, d’accord, mais on a décidé de passer de l’ombre à la lumière. Et c’est difficile”, explique-t-il, avide d’élargir son public. Chaque chanson raconte une histoire presque à la manière d’une fable.

Keassa a les yeux en amandes malicieuses. Sa voix est posée, calme et grave. Quand il chante, elle sort d’un gouffre et raisonne. Ses éclats de rire nous rapprochent du soleil. Et quand il raconte des histoires, on devine les sonorités africaines qui accentuent des syllabes et grimpent dans les aigus.

La musique, il l’aime. La foi, il l’a. Mais ce n’est « pas un enfant de chœur ! »

L’endroit qu’il préfère, c’est Man, son village natal en Côte d’Ivoire. Il s’y ressource. Petit, il reçoit une éducation très stricte. “Il fallait étudier avec la chocotte”, dit-il en faisant les gros yeux et agitant sa main droite. Keassa est bercé par un père accordéoniste qu’il accompagne partout “dans les églises”. La musique, il l’aime. La foi, il l’a. Mais ce n’est “pas un enfant de chœur!” Pourtant, quand il raconte l’histoire de son groupe, Jarafro, avec qui il répète tous les mercredi à 14 heures, il en est “le prophète”, le visionnaire créateur. Et autour de lui, s’articulent Jean-Marie Mamery, alias “lesaint”, Lercardina Bomoi, “le cardinal”, Romy Yahaut, “l’archange”, Elisee Boti, “l’esprit”, Darius Aboue, “petit bo” et Naty Keyanawy, “le révérend”. “C’est la messe à Jarafro!”, raconte Keassa, croyant qui mise sur le pari de Pascal : “Imaginons que je ne crois pas à la vie après la mort, je meurs et il y a quelque chose derrière, on va me dire : mec, fallait y croire ! Alors que, si j’y crois et qu’il n’y a rien, bon tant pis, je serais juste mort”, s’amuse celui qui parle à Dieu comme à son pote.

Avant de devenir professeur de musique en 2014, Keassa a beaucoup voyagé. Il cherchait l’inspiration. Parfois sans savoir où il dormirait le soir, dans une gare ou chez un inconnu, il partait. Comme en quête de découvertes et de rencontres. Bénin, Mali, Congo, Ghana… C’est ” l’histoire de l’autre qui enrichit “. Il voulait voir du pays, écouter les musiques de chacun et s’enivrer d’histoires de vies. Pour Keassa, les artistes puisent leurs inspirations dans une émotion forte. Joyeuses ou tristes, ce sont les émotions qui donnent à la musique ses couleurs.

Avec “Redcard for Aids”, il tente de lutter contre le Sida. “C’est un fléau d’autant plus d’actualité en Afrique que les gens s’en foutent !”, lâche-t-il. Dans son costume de professeur, il parle à ses élèves sans tabou : “je veux leur transmettre la ponctualité, la discipline, et l’esprit de persévérance”. Pour réussir, tout est dans la tête, le talent ne fait pas tout.

De l’ombre à la lumière, c’est un voyage coloré et rythmé, sur le berceau de l’humanité. Entre rires et larmes, guerres et paix. Keassa prend son temps, parce qu’il sait où il va”, il est persuadé que le temps apaise les consciences et croit très fort en l’humanité.

“Nouvelles du pays”, le dernier clip, passait deux fois par jour sur la chaîne nationale

Fin décembre, “nouvelles du pays”, le dernier clip réalisé par la troupe de sept musiciens et deux choristes, passait deux fois par jour sur la chaîne nationale à Abidjan. “Nous n’avions pas besoin de prendre ces armes pour nous entretuer”, dit la chanson, reprise comme un hymne à la paix grâce à un champs lexical qui se balance en cadence entre amour et réconciliation : “Aimons-nous”, “écoutons-nous”. Il y a plus de 60 ethnies en Côte d’Ivoire : “avant, quand on se foutait de la gueule de quelqu’un parce qu’il parlait tel ou tel dialecte, on savait que c’était pour rire. Aujourd’hui, il n’y a plus de confiance, ni de second degré…” Les peuples se déchirent. Avec un clip diffusé en boucle sur la chaîne nationale, “on a joué notre rôle d’artistes !”, affirme Keassa.

A 35 ans, le chanteur a déjà consacré une bonne partie de sa vie à la musique et ne compte pas s’arrêter là, au grand dam de sa mère qui lui demande des petits enfants. Mais Keassa est “un drôle d’africain”. “Ce sont mes rêves que je veux vivre, pour l’instant, je ne me soucis pas de ce qui pourrait me priver de ma liberté, explique-t-il. Un enfant, il faut s’en occuper, l’éduquer, lui donner une belle vie”. C’est ça, être un “drôle d’Africain” ? Là, Keassa ajoute qu’il est ponctuel… Pour lui, “l’heure, c’est l’heure. Il n’y a pas d’heure africaine !”. Rires.

Après son rendez-vous avec un label international à Paris, un autre va suivre à Mulhouse, puis Belfort et Strasbourg. Keassa n’est pas venu pour rien. Les portes, il les pousse, même quand on daigne lui ouvrir. Et ça paye. Peut-être verrons-nous Jarafro au FIMU festival de Belfort, ou au FEMUA festival en Côte d’Ivoire qui accueille chaque année des têtes d’affiche comme Magic System ou La Fouine.

Que ce soit celles qu’il se fixe lui-même ou les autres, Keassa repousse sans arrêts les frontières. Pour lui, “l’art, c’est avant tout ne pas avoir de limites”.

@Elisa Vallon


La question Fler : De qui ferais-tu le portrait ?

Je ne sais pas si ça marche avec les personnages religieux, et ce n’est pas que je suis un grand religieux non plus, mais la personne dont j’aurai fait le portrait est JÉSUS parce que je suis tout son contraire et je pense que si beaucoup d’hommes lui ressemblaient nous aurions eu un monde moins malade.


Le quart d’heure musical de Keassa :

3 comments

  1. Belle article sur un vrai passionné de la musique, un artiste complet, pour l’avoir côtoyé dans la fameuse capitale de l’Ouest de la Côte d’Ivoire Man en tant qu’acolyte au sein du même groupe. Espérant qu’un jour nos chemins se croiseront en musique. Bon vent l’artiste!

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