De tous les commerces de la rue de Bagnolet, Tomato Bistro est le plus vieux. A 56 ans, Romain fait manger et boire les enfants du XXème depuis 12 ans. Véritable hymne à la persévérance, Romain s’est battu contre la crise, coûte que coûte.

Piercing à l’oreille droite, cheveux bruns très courts, polo noir et clope au bec. Romain, sa tasse de café noir greffée à la main, lâche un large sourire entre deux bouffées de fumée. Il a toujours été taillé pour la restauration. Ses premiers pas, il les a faits chez Accord, l’école hôtelière. Directeur d’un Ibis, puis sous-directeur responsable des achats et de l’hygiène des Salons de l’Aveyron, Romain est formé au SBAM : sourire, bonjour, au revoir, merci. Mais l’accueil, il l’a dans le sang.

Sa vie s’articule en six temps : réveil 14h, café, boulot, gros dîner, cinq tasses de lait et dodo.

Quand on arrive au Tomato Bistro, “on pose son cul dans un canap’ et on boit son verre, comme à la maison”, lance-t-il pour décrire brièvement les lieux. Niché au 78 de la rue de Bagnolet, dans le quartier du 20ème arrondissement de Paris, le Tomato Bistrot, c’est une institution. Et comme il n’y a pas d’institution sans personnage charismatique, derrière le bar, il y a Romain. Alors, entre les feuilles de menthe et les tomato burger, sa vie s’articule en six temps : réveil 14h, café, boulot, gros dîner, cinq tasses de lait et dodo. Maniaque et hypocondriaque, Romain ne se détend que le dimanche. Alors, il s’accorde un vrai petit déjeuner. Mais s’il ferme le lundi, il stresse. A la fois pilier et massue, le Tomato Bistro, l’a élevé au sommet aussi bien qu’il l’a enfoncé six pieds sous terre.

@juliettepaulet

Au début, l’endroit s’appelait Madame Tomate et la déco était ringarde. “Les gens disaient tout le temps : on va au Tomato !” Collectionneur en tout genre, dessinateur à ses heures perdues, le barman au grand cœur qui déteste le sport et adore détourner les objets, prend les choses en mains : “J’ai fermé une semaine, j’ai tout refait, et je l’ai appelé Tomato Bistro”. Romain avait cinq employés, les réservations battaient leur plein, “c’était blindé !”.

“Je n’avais plus de comptable, plus de salarié, plus de véhicule, plus une thune !”

Puis, il y a eu septembre 2011 : la claque. “On est passé de 35 000 à 4 000 euros de chiffre d’affaires.” Romain nous raconte les années noires avec amertume et la gorge serrée. Les dettes s’accumulaient, les fournisseurs le lâchaient… Avec 92 000 euros de dettes, il a viré tout le monde : “c’était compliqué, mais je ne voulais rien lâcher. J’ai bossé comme un malade”. A cette époque, le chef de cuisine a failli ruiner toute la clientèle, alors il dit stop. Mais quand il arrive un matin, plus rien. Les huissiers étaient passés. Ça a été trois ans d’enfer. Des dettes partout, six mois de loyers de retard, plus d’électricité, ni de téléphone. “Je n’avais plus de comptable, plus de salarié, plus de véhicule, plus une thune ! Je disais aux fournisseurs : soit je dépose le bilan et vous perdez tout, soit vous prenez votre mal en patiente et on va tous y arriver”, se remémore le bâtant à la tête dure entre deux taffes d’indus. Alors, il a enchainé. Deux ans et demi, sept jour sur sept.

Le cendrier devant lui a dix ans, il en a broyé du noir. Aujourd’hui, Romain a sorti la tête de l’eau. Son découvert remboursé, Romain continu de proposer un mojito à 4,5 euros jusqu’à une heure du matin, “si je le fais, tout le monde peut le faire”. Alors, combiné à un accueil friendly et un humour taquin, les 5 étoiles sur privateaser*, il ne les loupe jamais. Pour lui, “c’est la récompense extrême”. Et c’est l’effet boule de neige, “récemment, j’ai eu quatre soirées de suite avec les mêmes groupes de potes “.

“C’était une force de la nature, je pense à elle tous les jours, c’est mon émeraude”

Romain est entier : “je suis une tatie Danielle moi, j’aime, ou je n’aime pas. Je ne ferai jamais semblant”. Autour de son cou, pendent deux jolies chaînes en argent. Une croix et le logo du parfum Daniel Esther. C’était à sa mère. De ses dix doigts, seul le petit doigt droit est nu : “cette bague, je l’ai glissée au doigt de maman pour qu’elle parte avec un morceau de moi”. Il y a deux ans, le décès de sa maman fait déborder le vase. “C’était une force de la nature, je pense à elle tous les jours, c’est mon émeraude”, raconte-t-il, ému et fort à la fois. A l’enterrement, Romain a une crise de fou rire, incontrôlable, les nerfs lâchent. La scène lui rappelle « pédale douce », lui qui a mis deux ans à faire accepter sa sexualité à ses parents. Dès le lendemain, et malgré cinq heures de route, Romain, professionnel, était au Tomato Bistro : il accueillait un anniversaire de 60 personnes. “J’allais pleurer dans la cuisine toutes les cinq minutes”. Comme la loi des séries n’est jamais très loin, les événements malheureux s’enchaînent.

@juliettepaulet

Nous sommes attablées au Tomato, un jeudi soir après diner, et les heures défilent à travers le témoignage d’un récit sincère. Celui d’une bataille pour la vie : “un jour, je me suis dit : bon ça suffit le malheur ! j’ai pris une chaise, je l’ai mise au milieu du bar et je lui ai parlé.” Ciao bye bye les emmerdes, Romain décide de regarder devant.

“La chaise longue et les mots croisés, c’est hors de question!”

Lui qui s’était toujours dit : la coloc jamais, il vit aujourd’hui avec un couple d’amis, Cyril et Stéphane, “ils sont arrivés à point nommé, j’étais à bout”. Mais comme ils disent : “Romain n’est pas un coloc, il fait partie de la famille”. Aujourd’hui, même s’il ne supporte pas ses cernes, marques de combats et d’épreuves, Romain a retrouvé la forme. Patrick, son cousin entreprend même d’ouvrir le petit frère du Tomato, à 200 mètres, avec une thématique brésilienne : le Bistro Rio. Une réplique totale, avec un concept tapas. Et Romain se sent prêt pour les caïpis et la samba.

Alors bien sûr, “si demain, j’ai le chinois avec la valise qui débarque, le rideau descend et c’est fini”. Mais sinon, la chaise longue et les mots croisés, c’est hors de question. La quoi ? la “retraite” ? Pour l’instant, c’est loin d’être “là où son cœur le mène”.

* site de réservations en ligne avec lequel il travaille chaque semaine.

@Elisa Vallon
Photos : Juliette Paulet / Fler Magazine


La question Fler : De qui ferais-tu le portrait ?

“Mes colocs, Cyril et Stéphane. Ils m’ont sauvé la vie.”


Le quart d’heure musical de Romain :


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